Armoire aux Souvenirs - Remontrances des Taureaux de la Camargue

Joseph Roumanille

Joseph Roumanille (1818 - 1891)

« Remontrances des taureaux de la Camargue »

Lettre au Ministre de l’Intérieur de la IIIème République


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Avant propos…

par Jacques Bonamy, compagnon du Félibrige et de la Nacioun Gardiano…

Le texte que vous allez découvrir ci-après, a été diffusé dans « L’Almanach Provençal de 1874 », traduit du Provençal, et parfois, adapté à la compréhension des gens du XXIème siècle.

Il n’est qu’un pamphlet… Il a été écrit par Joseph Roumanille, d’abord maître, puis disciple et compagnon de route de Frédéric Mistral, faisant partie des sept membres fondateurs du Félibrige.

Joseph Roumanille, a écrit ce texte dans la droite ligne des Molière, Voltaire et autres chansonniers qui, en leurs temps, ont défendu leurs idées et leurs idéaux.

Il est bien évident que cette lettre n’a jamais été envoyée au Ministre de l’Intérieur de la IIIème République !!!

Elle n’a servi qu’à faire prendre conscience au peuple de Camargue et de ses environs, de la menace qui pèse, à chaque instant sur ses traditions, ses mœurs, sa façon de vivre…

A l’époque, cette menace émanait du pouvoir « Parisien » !!!

Aujourd’hui, elle vient de « L’Européanisation », mais reste la même… et les pouvoirs de cette Europe, étant beaucoup plus puissants qu’ils ne l’étaient à l’époque, nous autres, peuples du Midi, gens de Camargue, gens de Provence, gens du Languedoc, « afeciouna de Bouvino e de Roussatino », devons rester plus que vigilants ; nous avons à nous battre et auront encore à combattre plus fort que l’ont fait nos aînés, pour sauvegarder nos traditions et les transmettre aux générations futures !!!

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« Monsieur le Ministre de l’Intérieur, Excellence,

Par une circulaire en date du 4 septembre 1873, vous avez interdit les courses et combats de taureaux, sous prétexte que ce spectacle brutal accoutumait les Provençaux à la vue du sang et tendait à les rendre avides de chair.

C’es toujours la même histoire… les Provençaux sont des brutes, des enragés, des sauvages… à vous entendre, il semble qu’ils ont tué père et mère… ne dirait-on pas que les Parisiens sont des exemples de vertu !!!

Comme cet arrêté nous touche gravement, et, comme il est évident que des maniaques et des flatteurs nous ont dénaturés et chargés, auprès de vous, de crimes « de cornes », nous venons avec respect, mais pourtant avec conviction, protester contre votre sentence.

Car nous sommes les « Taù » de la Camargue, ces fameux taureaux marins, ces célèbres taureaux noirs que jamais n’a dompté l’homme qui porte chapeau, qui parcourons les marais depuis que le monde est monde et paissions sur les dunes avant même que Lazare et les Saintes Maries n’eussent débarqués sur la côte Provençale.

On nous accuse de barbarie, de brutalité, de méchanceté… demandez à nos gardians si jamais nous n’encornons quelqu’un qui ne nous fait rien… demandez aux « Mireilles » de la Camargue, de la Crau ou du Pays Pescalun, s’il ne nous arrive pas de manger dans leur main le crouton de pain ou la fleur de sénéçon… enquérez-vous auprès des juments qui paissent avec nous dans la pleine salée, si jamais nous leur avons cherché noise et si leurs blancs poulains ne jouent pas tranquillement avec nos veaux noirs !!!

La manade Baroncelli aux Saintes Maries de la Mer

Un ici, un là, éparpillés dans la campagne, nous broutons tranquillement les salicornes, tournant la corne au vent et à la bourrasque lorsque le Mistral souffle… ou bien, étendu sous un tamaris, nous nous contentons, Monsieur, de regarder passer le Rhône, lançant de temps en temps quelques beuglements mélancoliques.

Seulement, à la longue, cette vie nous ennuie… ainsi, lorsque vient l’été, le gardian, à cheval, rassemble la manade et nous dit : « Mes braves taureaux, si nous allions faire une course par là-bas, en Provence ? Un peu de pèlerinage vous réveillerait ».

Et ainsi, les plus forts, les plus valeureux, se présentaient ; nous emmenions avec nous quelques jolies vachettes, et, le « simbèu » en tête, nous « gasions » le Rhône, heureux comme des poissons.

Les taureaux dans l'Etang du Vaccarès

Au galop, dans la nuit, comme un troupeau du diable, nous soulevions la poussière des chemins.

Nous allions à Tarascon, Beaucaire, Barbentane, Bouillargues, Aimargues, Marsillargues… partout où il y avait une fête… et partout où nous allions, c’était la fête !!!

Li biòu, li biòu, li biòu… et tous, pauvres et riches, hommes et femmes, couraient à notre rencontre en nous souhaitant la bienvenue !!!

Oh ! Les belles « abrivado » qui se donnaient en Arles !!!

L'abrivado... les taureaux en route vers l'arène

Si vous aviez vu, Monsieur le Ministre, cette foi qu’il y avait… quatre ou cinq cent cavaliers, le fer en main, venaient nous rassembler dans les marais… puis, cette noble escorte nous emmenait, au galop, jusqu’à l’esplanade des Lices… Ah ! que cela était joli à voir… les taureaux, les cavaliers, les gardians et le peuple, tous exaltants, ardents, excités, suivaient l’allure et se bousculaient autour des remparts… c’était une révolution, une surexcitation, une folie qui faisait plaisir à voir !!!

Tout le monde avait peur, mais tout le monde voulait y être…

Mais le plus beau, Monsieur, c’était dans les arènes…

Il n’est pas que vous sachiez, Monsieur le Ministre, que les arènes d’Arles comme celles de Nîmes, n’ont été bâties que pour faire courir les taureaux…

Ah ! comme nous brillions dans les arènes…

La porte est ouverte
l’échine couverte
d’un vol de moucherons
la bête sauvage
sort de son réduit
et part dans le rond.

Mille amateurs… les plus hardis, les plus roublards, les plus dégourdis, nous entouraient pour enlever la cocarde ; mais il ne s’agissait pas, que le ruban rouge que nous portions entre les cornes, quiconque s’avise d’y toucher !!!

Ces razeteurs, qu’ils nous amusaient lorsqu’ils courraient devant nous avec leurs râteaux !!!

Mais nous autres, « ternen » de Camargue, nous étions encore plus fins !!!

Plantés au milieu de l’arène, nos yeux luisants et nos cornes en demi-lune, nous tenions tête… à un seul ou à toute la multitude…

Lorsque nous voulions nous amuser, Zou… à l’improviste, nous partions sur la volée, et mon ami, il fallait les voir courir ces braves Provençaux… qui échappait à la corne ici, qui ressentait notre museau là-bas… ils nous enchantaient !!!

Il n’est pas que, quelques fois, quelque rigolo ou amateur, ne reçoive un coup de corne… mais cela amusait le public, et, comme il se disait alors, « S’il était resté à sa maison, la corne du taureau ne lui aurait pas fait mal ».

Course en Arles

Il est vrai que parfois, lorsque les gardians voyaient en nous quelque lassitude, ils nous plantaient dans le museau un coup de fer… mais nous éternuions, nous léchions le sang, et cela nous réveillait comme une once de tabac !!!

D’autres fois, Monsieur le Ministre, et cela était vraiment magnifique, la jeunesse Provençale venait nous rendre visite sur les bords de l’étang du Vaccarès.

C’était le jour de grande « ferrado », lorsque l’on « tombe » les jeunes veaux et qu’on les « marque »… un vieux gardian, érudit, m’a raconté qu’un nommé César de Nostredamme, père de Michel de Nostredamme, dit « Nostradamus », parlait ainsi de ces fêtes vers l’an 1600 : « Dans la Camargue, des combats de taureaux sauvages se voient presque tous les ans ; aux ferrade, les jeunes troupes, où coustumièrement toute la plus galante, brave et choisie, noblesse de la cité se trouve ».

Vous voyez donc, Monsieur le Ministre, que les combats et courses de taureaux, au lieu d’être des tueries et des carnages, sont, au contraire, des jeux nobles et physiques où les amoureux viennent se dégourdir et s’accoutumer au danger.

Les taureaux en route vers la terre ferme

Et aujourd’hui, dimanches et jours de fêtes, les jeunes, ne sachant plus que faire de leur peau, vont aller s’enfumer, boire de l’absinthe et se pourrir le corps dans les cafés, les tavernes et les fumeries… puis, Monsieur le Ministre, lorsque vous voudrez de bons soldats, vous irez les chercher au fin fond de je ne sais quelle contrée.

Mais revenons à nos propos… la loi fait semblant de nous protéger, mais nous connaissons le « truc »… le jour où les gardians ne pourrons plus « faire courir », nous verrons arriver les bouchers qui nous massacreront les uns après les autres… lorsque nous encornons un homme, c’est de la barbarie… lorsque les bouchers nous tuent, c’est la civilisation !!!

Que les taureaux à viande, ceux que se laissent engraisser pour emplir votre assiette, subissent un tel sort, cela se comprend… c’est du bétail !

Mais nous, les taureaux noirs de Camargue, on ne nous apprivoise pas !!!

Les taureaux traversant les marais

Il n’est pas dit, qu’une nuit, mâles, anoubles, doublens, ternens, vaches, génisses, ne nous jetions pas tous « din la mar de Prouvenço » et ne nagions pas vers d’autres cieux plus cléments.

Peut-être nous noierons-nous, mais, Monsieur le Ministre, perdu pour perdu…

Pèr la bouvino Camarguenco… Morituri te salutant !!! ».

Joseph Roumanille

Commentaires (1)

1. Jacques Bonamy 16/12/2011

Bravo Didier, pour les superbes images jointes au texte.

Une précision cependant... Tu me fais beaucoup d'honneur en "m'élevant" au grade de
Félibre, mais ce n'est pas tout à fait le cas... Je n'ai pas reçu la "Cigale" pour prétendre à ce
titre.

Je ne suis qu'un amateur, comme d'autres, amoureux de ses traditions et prêt
à les défendre.

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